Finalement, après une bonne nuit de sommeil, Laurent Blanc n’a pu s’empêcher d’évoquer l’argument largement éculé du manque de moyens dans le football français pour justifier les piètres prestations européennes des Girondins de Bordeaux. L’humoriste en herbe nous permet bien involontairement par cette prise de parole d’ouvrir un débat sur lequel la rédaction de « La Lucarne », c’est le moins que l’on puisse dire, a un avis tranché.
Les faits sont là. Depuis 1955, date de la première Coupe d’Europe, la France n’a gagné qu’une seule fois un trophée européen*. C’était en 1993. L’Olympique de Marseille, par l’intermédiaire du sulfureux Bernard Tapie, avait mis les gros moyens pour accèder à l’élite mondiale. Grands joueurs et énormes salaires (pour l’époque) se succèdaient saison après saison sur la Canebière. La formule à succès marseillaise « Stars = Talents = Grande chance d’être performant » fut alors mis en application par effet d’entrain dans d’autres clubs français. Avec des joueurs étrangers tels que Voller, Klinsmann, Waddle, Valdo, Rai, Ricardo, Futre, Rui Barros, Futre, Scifo etc, la Division 1 pouvait être considérée durant la première partie des années 90 comme étant l’un des trois meilleurs championnats européens.
Comment a-t-on pu descendre si bas depuis ? Tout d’abord, l’affaire VA-OM a fait extrêmement mal au football français. En se privant de sa machine à gagner des titres (et par conséquent à attirer de grands joueurs internationaux), les dirigeants français ont retiré « l’effet d’entrain » évoqué ci-dessus, le Paris SG s’étant révélé incapable de prendre le relais (Merci Michel Denisot). L’instauration d’une DNCG pointilleuse a aussi peu à peu bridé les élans affairistes des dirigeants français. Cependant, les différentes affaires de transferts qui ont éclaboussé notamment Paris SG et Marseille ces dernières années montrent bien que nos chers clubs n’ont jamais été aussi dépourvus qu’ils veulent bien le laisser entendre. Enfin, l’arrêt Bosman a incontestablement changé la donne. Les grands joueurs ont cessé de venir en masse sur les pelouses françaises et pire, nos internationaux sont allés rallier les effectifs des mastodontes européens. Soulignons toutefois que ceci était déjà perceptible depuis l’affaire VA-OM, soit 2 ans avant l’application de l’arrêt Bosman.
Le football français connait donc depuis les années 1995-96 une longue descente aux enfers. Jamais nos clubs, Lyon excepté**, n’ont réussi à s’adapter à une concurrence devenue extrèmement féroce, contrairement à des équipes venues du Portugal ou de Hollande, qui arrivent encore régulièrement à s’illustrer sur la scène européenne.
Tout ceci n’est donc pas une question d’argent. Et même si cela en était une, les clubs les plus hupés de notre championnat ont eu dans un passé récent à disposition des sommes colossales pour se renforcer. Sans remonter à l’Olympique de Marseille de Rolland Courbis, on peut citer le Paris SG version 2000-2001 qui avait recruté pour plus de 75 millions d’euros lors du mercato estival (soit à peu près ce qu’a dépensé le FC Barcelone cette année) . Pour quels résultats ? Une élimination en deuxième phase de poules de Ligue des Champions et une magnifique neuvième place en championnat.
Cet échec souligne a quel point les clubs français sont désarmés dès qu’il est question d’argent. L’Olympique de Marseille l’a également très bien démontré en 2004. Alors qu’il avait bâti une équipe autour de Didier Drogba, avec notamment l’arrivée de l’étoile montante d’alors Benoît Pedretti, le club remit tout en cause après le départ de l’ivoirien pour Chelsea. Au lieu de gérer intelligemment les 37 millions récoltés par ce tranfert, les dirigeants marseillais, José Anigo en tête, se lancèrent dans une course effrénée à l’achat de joueurs. Luyindula, Eduardo Costa, Lizarazu, Fiorèse etc. débarquèrent à la Commanderie en l’espace de quelques semaines. Tant et si bien que les 37 millions furent aussi vite dilapidés qu’ils étaient arrivés. Ces choix s’avèreront catastrophiques : tous les joueurs nommés quittèrent la cité phocéenne l’année suivante.
Les exemples sont légion. A force de gaspiller l’argent et de vendre leurs meilleurs joueurs au plus offrant, les présidents français ont creusé les tombes de leur propre club. En concentrant toute leur attention sur des cassettes envoyées par des agents brésiliens véreux, en omettant de réhabiliter les stades et centres d’entrainement vétustes, en ne développant pas avec plus d’entrain le marchandising notamment à l’étranger, en n’engageant pas des stars mondiales pour ne pas froisser l’ego de leurs starlettes , ils sont amplement responsables du fiasco sportif et économique du football hexagonal.
Mais ils ne sont pas les seuls, malheureusement serait-on tenté de dire. L’ingérence révoltante des politiques, locaux ou nationaux, dans la vie et le developpement des équipes ne ménent qu’à des ralentissements sans fin. Lillois et Lyonnais peuvent en attester. Cette omniprésence bride également l’arrivée d’investisseurs privés et les fonds qui en découlent. Bertrand Delanoë n’a-t-il pas refusé l’entrée d’actionnaires qataris voici quelques années dans le capital du Paris SG ? Ce sont les Anglais qui doivent bien rigoler.
Cette « exception culturelle française » endigue notamment tout projet de nouvelles enceintes sportives. Par conséquent, bon nombre de spectateurs doivent encore se contenter de vieilleries héritées de l’Euro 84, à peine toilettées ou définitivement massacrées (cf : le stade Vélodrome) à l’occasion de la merveilleuse Coupe du Monde 98.
Symboles de la vitalité économique anglaise et allemande, les stades flambant neufs manquent cruellement à la Ligue 1. Le rapport Besson, que la rédaction de « La Lucarne » aurait pu tout aussi bien écrire (et pour moins cher), prône le renouvellement rapide du parc des stades français. L’objectif est louable et clair : faire des arênes sportives un véritable lieu de vie pour les aficionados de football. On serait tenté de croire les belles déclarations de notre secrétaire d’Etat si des discours similaires n’avaient pas été pas tenus depuis plus de dix ans.
De plus, le rapport Besson s’avère être au fil des pages une accumulation de phrases chocs et de bons sentiments : la répartition dans le temps de l’impôt sur le revenu ; la création d’une DNGC européenne ; l’instauration d’un « salary cap » à l’américaine ; une limitation du montant des transferts etc. Un ensemble de propositions pour la plupart déjà caduques et/ou irréalisables.
Toutes les excuses ont été utilisées pour expliquer l’absence de résultats français en Coupe d’Europe. Durant la deuxième partie des années 1990, l’évocation des charges trop lourdes satisfaisait l’ensemble des observateurs. Puis, au début du nouveau millénaire, jalousant les immenses profits générés par la Premier League anglaise, on préfèra s’attarder sur la faiblesse des recettes télévisées perçues par les clubs français. Quand Canal + et TPS se décidérent à lacher les biftons, il fallut bien trouver autre chose. L’argument des infrastrures vétustes tomba alors à point nommé.
Laurent Blanc, par sa très courageuse déclaration, parait vouloir suivre une rhétorique empruntée par l’ensemble de ses collègues depuis plus de 10 ans. En réfutant toute responsabilité de sa part ou de son équipe, il prend la voie de la victimisation. Cette attitude, aux antipodes de la culture de la gagne, n’est pas faite pour rassurer les amoureux du foot que nous sommes. La Ligue 1 est-elle condamnée à jamais à se situer dans le camp des médiocres ?
* Ne parlez pas de la Coupe des Coupes ou la rédaction va devenir colère
** Bien que Marseille et Monaco aient atteint récemment des finales de coupes d’Europe, leur irrégularité chronique porte un coup terrible à leur crédibilité